Ce soir mon libraire m’a présenté un étrange personnage, la chemise ouverte sur une cravate négligée, le geste bravache, animé, la veste posée sur un revers de fauteuil complice.
«Hableur comme pas possible, il raconte sa vie comme s’il me connaissait depuis des lustres. Il y avait quelque chose d’Italien dans son attitude familière. Mon instinct ne me trompe pas, il vit depuis longtemps à Rome où il est consultant international auprès des Nations Unies. Rome bien-sûr quand il n’est pas par monts et par vaux en train de solutionner un problème d’ordre humanitaire. Nasser, puisque c’est comme cela qu’il impose d’être appelé, est né à Paris un 3 juillet 1956, il est formé aux relations économiques et humanitaires, il a vécu à Alger, puis s’est établi à Rome en 1985.

Dans sa carrière d’écrivain, il puise de longues plages d’humour et d’humanisme dans son trésor de voyages divers pour produire «Cocktail Story», dans le livre «Beur stories » paru chez Marsa Editions et de son roman connu, «La mémoire de l’anchois» paru aux éditions Bernard Gilson en 2008. Pour cette fois, il se réfugie aux éditions El Ibriz, une maison modeste, mais assez coquette pour nous livrer des auteurs de talent dont l’originalité n’est point le dernier des défauts. Nasser, dans un titre alambiqué comme «Ceux qui marchent sur la tête ne pensent pas avec les pieds» nous propose un bon petit recueil de nouvelles partagé sur le principe de pérégrinations dans le monde et dans les cœurs. Il s’agit de quelques nouvelles triées sur le volet dont on soupçonne le fondement autobiographique. De prime abord, les textes semblent triviaux, faciles, aux jeux de mots trop potaches pour être honnêtes. Mais au fil de la lecture de ces douze courtes nouvelles, des leçons de vie s’enchainent doucement, révélant l’imminence de sympathie qui se dégage de ce personnage hors du commun, sorte de clown «en civil» évadé de la grande comedia dell arte, il surfe ainsi entre informations sérieuses d’ordre mondial qui n’hésitent pas à abuser du didactique pour évoquer des aventures souvent rocambolesques, inédites et à dimension humaine pour nous illustrer l’humanité, ses qualités et ses travers dans un style simple, fluide et humoristique, entre aventures à la Gérard de Villiers et Tartarin de Tarascon, en passant par le Guide du routard. Du Congo à la ville éternelle, Nasser nous promène sur douze étapes dont on ne citera pas les noms pour laisser le mystère de la narration faire son œuvre, car ce petit livre hébergé chez El Ibriz reste un petit trésor d’originalité, très agréable à lire sur le mode de la confidence d’où il ressort un sens de l’aventure et de plaisir intact. Ce sont des histoires souvent courtes, bien écrites, avec les chutes les plus inattendues possibles dans les univers de la collaboration internationale, de la science ou de la diplomatie, l’ironie, la dérision et le pied de nez manié à contre courant nous illustrent au fil des page la grande humanité de ce personnage forcément pas méchant qui nous guide sur ses pages blanches ponctuées du noir intense de ses histoires qui mènent à tous les onirismes. «La deuxième ligne de l’équateur», «L’homme de la rue», «Le bête scelleur», «Lé-tudiant», «La soirée corsée en Corse», «Le chercheur de Fontainebleau», «Le choisisseur de Montparnasse», «Le correcteur d’Alger», «Le destin romain d’Audace Désiré», «Le dernier dimanche à Bamako», «La guerre des nuages», et «Le trottoir d’en face» n’auraient pas pu exister si le profil de l’écrivain était différent, c’est ce qui fait l’originalité de ce recueil très sympathique à la lecture et à la modestie distillée dans des aventures rigolotes, cocasses ou tout simplement poignantes. «Ceux qui marchent sur la tête, ne pensent pas avec les pieds», est à prendre sous le bras pour une lecture sous un hamac disposé sur la ligne d’équateur, juste pour le plaisir des voyages les plus inattendus.
«Ceux qui marchent sur la tête ne pensent pas avec les pieds» de Nasser, nouvelles aux éditions El Ibriz, Alger, 2014, prix 450 DA