Liberte; le Dimanche 19 Juin 2016

 

Ce livre peut être perçu comme un hymne à la mémoire et à la gloire de la jeunesse algérienne des années cinquante qui a sacrifié son existence, ses projets et, pour une grande partie, sa vie au service de l’idéal de liberté et de dignité.

Un été colonial à Constantine de Abdelkader Jamil Rachi, paru aux éditions El-Ibriz en 2015, nous plonge dans la vie au Vieux Rocher dans les années cinquante. Nous découvrirons la société constantinoise de l’époque à travers les pérégrinations d’une bande d’amis des cours Complémentaires Jules Ferry.

C’est la fin de l’année scolaire et Constantine s’apprête à vivre, comme d’habitude, un été caniculaire. Les élèves cherchent à s’occuper durant les longues vacances d’été, qui en allant à la plage à Bône, Philippeville ou Collo, qui à travailler pour se faire de l’argent de poche et aider leurs parents. Mais à la chaleur du soleil se superposait le feu de la guerre dont les échos, à travers les montagnes, parvenaient aux adolescents constantinois qui préparaient activement le BEPC et travaillaient dur pour passer en seconde, même si c’était au Collège moderne au lieu du Lycée d’Aumale.
Le livre de Rachi est un tourbillon qui arrache les jeunes Constantinois à leur torpeur et les projette dans un rythme infernal où se conjuguent la rage de vivre, les soucis de la vie quotidienne et les questionnements sur l’évolution des rapports entre les “indigènes” d’un côté et les Européens et les israélites de l’autre. Même s’ils avaient le choix entre plusieurs cinémas, librairies et autres lieux de détente, Madjid, Ali, Faudil, Toufiq et bien d’autres jeunes commençaient à se démarquer de cette Algérie que les autorités s’évertuaient à décrire comme étant française pour toujours.

D’ailleurs, l’auteur ne cessera d’utiliser le nom de “colonie” pour désigner ce pays qui restait à libérer. À travers ses descriptions des quartiers traditionnels de Constantine, de ses mosquées, de ses marchés, de ses artistes et hommes de culture, il mettra en évidence l’âme de la ville. Le moment fort de son parcours est cette rafle militaire brutale qui le conduit au commissariat pour subir un interrogatoire sur ses liens avec ses amis soupçonnés d’être des militants du FLN. Le tortionnaire Fayet essaie même de le “retourner” contre ses anciens compagnons. Là se produit la rupture avec son caractère de garçon tranquille qui aime la vie.

“Je ne suis plus le même adolescent. J’ai perdu mon innocence et mes illusions…pour la première fois, j’ai ressenti de la haine” dira-t-il. Les évènements s’accélèrent : Madjid tire sur le commissaire de la ville et monte au maquis. D’autres gamins de 15-16 ans en feront de même. Même la jeune Nedjett apprendra l’assassinat maquillé en “tentative de fuite” de son père, pharmacien connu de Constantine, dans les maquis où elle est désormais combattante de l’ALN.

Les jeunes Constantinois découvrent les souffrances de la guerre après avoir connu celles de l’humiliation et de l’injustice. Les mamans attendront stoïquement –mais avec une douleur intérieure insoutenable- la libération hypothétique de leurs enfants qui peuplent les prisons coloniales. Elles pleureront, le cœur déchiré, leurs enfants assassinés dans des traquenards ou après de faux procès, certains ayant fini leur vie sous la terrifiante guillotine. Que reste-t-il de l’existence paisible d’antan, quand les communautés semblaient cohabiter dans une certaine harmonie ?

Que reste-t-il des amours de jeunesse et des espoirs d’une vie meilleure à force de travail acharné ? Les évènements de cet été colonial à Constantine sonnaient le glas de l’ordre établi. La déchirure est consommée et le fossé s’est élargi entre ceux qui luttent pour leur indépendance et ceux qui s’accrochent à un passé révolu, quitte à mettre le pays à feu et à sang. Mais, comme le fait dire Abdelkader Jamil Rachi à ses personnages, la victoire est inéluctable.

Ce livre peut être perçu comme un hymne à la mémoire et à la gloire de la jeunesse algérienne des années cinquante qui a sacrifié son existence, ses projets et, pour une grande partie, sa vie au service de l’idéal de liberté et de dignité.

D’une page à l’autre, l’auteur a fait également revivre l’âme de Constantine, l’éternelle Cirta que ceux qui la connaissent redécouvrent avec un plaisir inégalé et les autres avec un sincère émerveillement pour sa profondeur historique et culturelle.    

ALI BEDRICI